Êtes-vous financièrement vulnérables ?

J’ai dû l’autre matin interrompre ma revue de presse quotidienne sur la poursuite de l’affaire Hollande-Gayet-Triermachin pour lire cet article du Monde.fr, m’informant de la parution d’un baromètre sur la vulnérabilité financière des français, réalisé par une école de management, Audencia Nantes. Voici le paragraphe introductif de l’enquête (on trouve le pdf ici) :

AudenciaNantes_fr_8001Par le biais de ce sondage, réalisé en collaboration avec l’Ifop, la Chaire Banques Populaires à Audencia a cherché à mesurer et à mettre en lumière les éléments constitutifs de la vulnérabilité financière des français. Les questions de l’enquête explorent plus particulièrement la maîtrise des concepts financiers de base, le rapport à la gestion d’une dette, le comportement et l’attitude des français face à la finance, ainsi que leur situation financière. Nous présentons ci-dessous le détail des résultats de l’étude menée auprès d’un échantillon représentatif de la population française de 18 ans et plus. Les réponses ont été collectées par téléphone, 1004 personnes ont répondu à l’enquête.

Que mesure cette enquête ?

26 questions sont censées tester le niveau de culture financière des français, c’est-à-dire à la fois leurs connaissances et leurs comportements. Je ne vois que 11 questions constituant un authentique quiz (du type application de taux d’intérêt), le reste est un pur sondage (du type : pensez-vous que la finance est difficile à comprendre ? Ou : Payez-vous vos factures en retard ?). L’enquête aboutit à la production d’un indice de vulnérabilité financière, moyenne des scores des sondés (on se demande alors comment des points sanctionnant des réponses correctes peuvent être déduits de la partie sondage1).

Selon LeMonde.fr, on :

«Peut nettement mieux faire». Les Français sont encore loin de maîtriser des notions économiques et financières aussi essentielles que basiques pour gérer leur budget, selon le baromètre sur la vulnérabilité financière réalisé par la chaire Banques populaires à Audencia.

Mais hormis les notions d’inflation (Q2), de risque (Q6) ou d’obligation (Q10), l’enquête ne porte nullement sur des notions économiques et financières (le taux d’intérêt est ici seulement prétexte à tester la capacité à calculer des pourcentages). On apprend que les sondés ont du mal à effecteur des opérations élémentaires.

Ancien ministre de l’Educ’ Nat’ vulnérable financièrement

La 2e partie du questionnaire nous renseigne sur les pratiques des français en matière de gestion de budget, d’arbitrage entre dépense et épargne, et de recherche d’informations sur la finance. Y sont rapportées des attitudes (ce que X pense de ceci ou cela), des comportements (ce que X fait) et des situations (X est dans telle ou telle situation).

Comment les enquêteurs s’y prennent-ils pour déterminer ce qu’est une attitude favorable ? Qu’est-ce qu’une situation financièrement favorable ? (celle de quelqu’un comme B. Arnault ?) Et peut-on vraiment mêler sans précaution des attitudes (renvoyant à une croyance personnelle), des comportements (résultant de décisions subjectives) et des situations (décrivant un état objectif) ? Leur raisonnement fondant cette confusion serait le suivant : si X prend de mauvaises décisions et que X est vulnérable financièrement, alors X est vulnérable financièrement. Comment les concepteurs de l’enquête peuvent-ils faire des erreurs méthodologiques aussi grossières ? Pour Audencia Nantes École de management, « chercher » semble signifier « condenser tautologie et profondeur d’un article de Closer ».

Et au fond, que démontre l’enquête ? :

–  1) que les français sont mauvais en calcul mental au téléphone2,

– 2) que les français peinent à pouvoir économiser après avoir effectué leurs dépenses nécessaires.

Il fallait bien mobiliser la chaire Banques Populaires d’Audencia Nantes École de management pour nous l’apprendre.

Sean Connery assurant l'invulnérabilité financière des américains (Goldfinger)

Sean Connery assurant l’invulnérabilité financière des américains (Goldfinger)

Que suggère cette enquête ?

A mon avis : qu’en matière de comportements économiques, les individus sont responsables de tout ce qui leur arrive, soit par incompréhension des règles du jeu, soit par incapacité à faire les bons calculs pour fonder leur décision, soit par comportement irrationnel (typiquement, le smicard-cigale incapable d’anticiper un coup dur). Le compte-rendu explique :

AudenciaNantes_fr_8001La maîtrise des concepts financiers de base rentre en ligne de compte dans la formation des décisions financières permettant de les « rationaliser » (recueillir, comprendre et traiter l’information pour optimiser l’allocation des ressources). C’est donc un déterminant important [donc pas le seul, saluons tout de même cette prudence – note du Blog P.] de la situation financière des individus. (…)

Les comportements financiers peuvent renforcer (ou affaiblir) leur situation financière. Les attitudes sont des jugements qui reflètent les orientations et l’état d’esprit des répondants, ils peuvent avoir une influence importante sur la façon dont les individus forment les décisions financières qui vont impacter leur situation financière.

Vous ne pourriez pas faire face à vos dépenses habituelles en cas de suspension de vos revenus, parce que votre salaire ne vous a pas permis de faire des économies ? Fallait relire votre manuel de microéconomie. Vous avez cédé aux techniques agressives d’un démarcheur en achetant à crédit votre canapé ? Révisez vos pourcentages. Vous vous êtes fait arnaquer en souscrivant à un montage financier bizarre ? Tant pis pour vous, fallait faire Audencia Nantes École de management.

Et, dans LeMonde.fr,

Ces lacunes ne sont pas sans conséquences. « Il existe un lien évident entre cette mauvaise connaissance et les situations de surendettement ou de pauvreté. Ne pas comprendre comment évolue le montant d’une dette, ou la durée de remboursement d’un crédit conduit les particuliers à prendre de mauvaises décisions », explique Christophe Villa [chercheur à Audencia Nantes].

En cause, selon le chercheur, le peu d’entrain pour les institutions financières pour faire œuvre de pédagogie à leurs clients et en amont le manque d’éducation financière, même de base, lors de la scolarité. D’ailleurs, il est intéressant de note que les résultats de ce baromètre sont aussi mauvais que les sondés aient eu, ou non, leur bac.

Le chercheur a là au moins le bon goût d’évoquer une pluralité de facteurs à la vulnérabilité financière. Notamment en mentionnant l’obligation d’information et de conseil des institutions financières qui leur impose de s’assurer que le client comprenne bien le type de crédit auquel il va souscrire, la nature des instruments financiers employés, les conséquences d’un non remboursement, etc., et de vérifier avec lui sa solvabilité. Il aurait été bon de fouiller l’analyse pour davantage mettre en évidence les causes de ces lacunes individuelles. Poussant plus loin l’analyse des déterminants extérieurs et des causes structurelles, on aurait même pu envisager cette hypothèse : les gens ne se foutent pas dans la merde tout seuls : un système économique les y aide un peu, et les institutions de crédit se font une joie d’en rajouter une couche.

Conclusion

Pour résumer, ce baromètre relève d’un travail superficiel, stupidement quantificateur et porteur d’un implicite idéologique néolibéral (l’individu considéré comme responsable de sa situation, jamais comme victime d’injustices). On peut décomposer les étapes de ce prêt-à-penser :

1- confusions conceptuelles : comportement et attitude / situation, et absence de définition de la « vulnérabilité financière »,

2- établissement d’un lien causal entre le manque de culture financière et la situation de vulnérabilité,

3- aucune tentative d’inversion de ce lien : ce serait plutôt la situation de vulnérabilité qui cause le manque de culture financière (dans certains milieux sociaux on passe peu de temps à investir dans l’immobilier) et/ou contraindrait les comportements (comment décider d’épargner quand on n’a objectivement rien à épargner ?),

4- aucune interrogation sur le contexte socio-économique qui cause ces situations de vulnérabilité.

Si les français sont financièrement vulnérables, ce n’est pas faute d’avoir fréquenté vos amphis avec fauteuils rembourrés et tablettes en verre sur lesquelles les doigts laissent des traces grasses (j’ai testé pour toi, ami lecteur, et pardon pour l’agent d’entretien), mais parce qu’ils vivent dans un monde où les crapules que vous formez leur font vivre un enfer. Nous, nous pensons que les situations de surendettement renvoient à des phénomènes plurifactoriels dont l’analyse exige autre chose que le modèle simpliste de mauvaise décision d’un agent. Ce n’est pas ce que vous dites, mais c’est ce que finissent par suggérer les études par lesquelles vous et vos pairs (les « chercheurs » pour banques) saturez l’espace du débat public.

P.S. 1 : Si l’enquête peine à établir le piètre niveau de culture financière des français, le rapport écrit démontre quant à lui le piètre niveau de maîtrise du français de ses rédacteurs (au menu : orthographe désastreuse et franglais : avoir de l’« averse » pour le risque, « reporter » une information –sic).

Chercheur à Audencia testant son propre questionnaire

P.S. 2 : Le Blog Parachrématistique doit la transparence à ses lecteurs ; mon score personnel est de 8 sur 11 au quiz. J’ai plongé notamment dans deux pièges. Et pourtant j’avais le temps de réfléchir.

 –

1 « 13 questions portent sur les comportements, attitudes et situations, chaque comportement, attitude et situation favorable financièrement est comptabilisée pour 1 point. » lit-on dans le compte-rendu. On conviendra que la partie QCM se prête à une évaluation chiffrée des réponses correctes. Mais comment se livrer à une telle opération pour la partie sondage ?

2 Inutile d’expliquer au lecteur la différence entre un esprit reposé, tranquillement installé devant sa feuille d’impôt ou son échéancier, calculette à la main, et un esprit pressé de faire des calculs par l’employé précaire d’un call-center.

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Analyses, Pamphlets

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s