Hollande : une politique adroite ou gauche ?

Francois New President

« Je vois rien. C’est où à gauche ? »

On aimerait pouvoir se mettre « Dans la peau de François Hollande« , afin de répondre à cette interrogation : ment-il cyniquement à longueur de temps, ou croit-il sincèrement qu’il mène une politique en faveur des classes populaires ? Mais pour qui veut bien prendre un peu de recul, il y a tout de même quelque chose d’esthétique à contempler un tel foutage de gueule. 

Socialistes du XXIe siècle. François Hollande, à gauche (sur la photo).

Il y a quelques jours, en marge d’une cérémonie pour le 70e anniversaire du Conseil National de la Résistance (CNR), François Hollande a rappelé, à propos de l’emploi de certains termes par les anti-mariage pour tous, que « les mots ont toujours un sens ». En ces temps d’omniprésence des spin doctors, il est bon d’affirmer avec force que la préservation d’un débat public sain passe par une attention de tous les instants à la signification des mots que l’on emploie. C’est en vertu d’une telle préoccupation que François Hollande a redit son appartenance au courant socialiste à ceux qui, ça et là, pourraient penser que son gouvernement conduit une politique de droite (conférence de presse du 16 mai 2013). Une petite définition ?

Jean Jaurès

Jean Jaurès

Citoyens, la question qui se pose impérieusement à tous les esprits dans le socialisme, ce n’est plus : “quel est le but du socialisme ?” Ce but a été dès longtemps défini, avec une précision magistrale, par tous nos maîtres, par tous les congrès nationaux et internationaux : c’est la substitution totale de la propriété sociale à la propriété capitaliste, c’est l’organisation du travail affranchi, du travail souverain devenu maître de tous les moyens de production et d’échange. La question qui se pose maintenant, c’est : “comment le Parti socialiste atteindra-t-il ce but ?” Comment, par quelle action, passerons-nous de la société capitaliste d’aujourd’hui à la société collectiviste et communiste que nous préparons, que nous annonçons ? (Éloge de la réforme. Discours au congrès de Toulouse en 1908)

Hollande farine

Socialiste moderne roulé dans la farine. L’arroseur arrosé ?

Cela n’a échappé à personne, la politique menée par le gouvernement ne correspond pas exactement à ce qui était prévu dans le programme du candidat Hollande (60 engagements pour la France). Osons le dire : les politiques générale et économique du gouvernement ressemblent à s’y méprendre à celles menées par le gouvernement Fillon. On croit même pouvoir déceler chez le chef de l’État une fierté à faire aussi bien, voire mieux que son prédécesseur à l’Élysée : comme si le but était d’obtenir des bons points de Merkel et Barroso pour avoir tenu le cap des courageuses-réformes-nécessaires, malgré les espoirs et protestations de quelques électeurs beuglards.

Montage par Le Blog de Nico.

On est tenté de faire le rapprochement avec le « tournant de la rigueur » de 1983. C’est frappant : François Hollande semble nous rejouer ce grand moment de renoncement (de réalisme comme on dit dans le langage du socialisme rénové). Vécu comme une véritable trahison par certains, comme une capitulation un peu rapide pour d’autres, il fut cependant présenté comme une situation transitoire par les décideurs de l’époque.

Mitterrand_1984

François Mitterrand

La flexibilité sociale et la modernisation technologique sont les deux clés de la sortie de crise (…) J’insiste, la politique de rigueur n’est qu’une parenthèse : le temps qu’il faut pour que nos méthodes de travail et de production, ainsi que nos relations sociales enfin modernisées, donnent à la France toutes ses chances dans la très rude compétition mondiale
«Interview du président de la République», Libération, 10 mai 1984. Cité par Jean-Pierre Le Goff, La barbarie douce, pp. 96 et 98.

Mais à bien y réfléchir, il n’y a pas vraiment eu de renoncement, puisqu’il n’y a même pas eu d’essai, contrairement au gouvernement Mauroy. C’est un mensonge à l’égard de ses promesses électorales, sans doute, même si les promesses n’engagent – dit-on – que ceux qui y croient. Est-ce une trahison ? Peut-être pas. Car qui ou quoi a-t-il trahi ? Hollande n’est que le développement de ce que le Parti socialiste est devenu en 30 ans.

Hollande-mouillé

Socialiste tourné vers l’avenir se heurtant à la contrainte extérieure.
Démocratie participative ! – Compose toi-même ta légende désopilante, à l’aide des mots-clefs : poule mouillée, douche froide, tomber à l’eau, prendre l’eau.

Hypothèse : ce n’est ni par maladresse, ni par accident, ni parce qu’il aurait à affronter une difficulté sous-évaluée que F. Hollande mène une politique contraire aux valeurs de gauche. Mais bien parce qu’il est à droite. Une droite un peu complexée, certes, mais qui n’hésite pas à s’engager en faveur du patronat quand il le faut (en invoquant dette publique, compétitivité, croissance, lutte contre le chômage, etc.). Hollande-Ayrault, c’est la gauche qui n’essaye même plus, parce qu’elle n’a rien à essayer en tant que gauche. Le pouvoir socialiste, loin d’être malhabile, promeut très adroitement une politique favorable aux « maîtres des sociétés internationales », comme disait Tonton en 74.

Il est vrai que les mots ont un sens. Je propose donc celui-ci : révisionnisme. C’est bien ainsi qu’il convient de nommer la curieuse interprétation que F. Hollande livre des legs du CNR. Un déplacement dans un lycée lui donne l’occasion d’évoquer ce qu’a été le CNR, ce que contient son programme (Les jours heureux), et ce qu’il faut en retenir.

Socialiste normal s’improvisant prof d’histoire

Il est permis de s’étonner de sa manière d’interpréter le volet économique des Jours heureux comme une réponse temporaire à une situation d’urgence (la reconstruction), et non comme un projet de société destinée à durer afin que jamais ne se reproduisent les situations socio-économiques qui ont alimenté les barbaries. Hollande rappelle judicieusement qu’il reste de grandes traces de ce projet dans nos institutions, et remarque : « traces que certains voudraient même effacer ». Qui ? Certes on se souvient des propos de Denis Kessler à ce sujet. Mais venant d’un président issu d’un parti qui s’emploie, dès qu’il est aux affaires, à démanteler méticuleusement nombre d’avancées issues de l’après-guerre, la remarque ne manque pas de saveur. Voici donc ce qu’un socialiste profondément ancré à gauche mais résolument tourné vers l’avenir retient de ce que nos héros ont écrit :

Piètre historien, mais apte à présider Le Siècle (comme Denis Kessler)

On pourra s’épargner le visionnage de l’extrait ; les points « à retenir » constituent un odieux lissage de ce programme combatif et généreux, réduisant l’ambitieux texte à une inoffensive charte éthique d’entreprise : anti-racisme, promotion de la liberté (comprise comme droit à l’emploi !), et foi en l’avenir. Les mesures franchement anticapitalistes sont ainsi escamotées par des poncifs dignes des clips du Mouvement des Jeunes Socialistes. Le révisionnisme de gauche a enterré le message que nos héros ont rappelé en 2004 :

Mais on ne s’étonnera plus de tels arrangements avec l’histoire : le Parti socialiste s’appliquant à lui-même la méthode du « trou de mémoire » (Georges Orwell, 1984), afin de taire les déclarations éminemment populistes de son premier Premier secrétaire.

Quand le PS censure Mitterrand, par Politis.fr

P.S. (sic) – si un solférinien passe par ici (entre un article de Libé et un autre des Inrocks) : OUI JE SAIS, IL Y A LE MARIAGE POUR TOUS et OUI JE SAIS ÇA FAIT LE JEU DU FRONT NATIONAL.

Vidéos

Le Hollandisme, ou la valse des renoncements, vidéo par Le Blog de Nico.

Extraits de l’Allocution à l’occasion du 70e anniversaire du CNR au lycée Buffon (Paris). Allocution complète ici.

Appel des résistants, tourné par Alternatives Images !, à l’occasion du 60e anniversaire du CNR (2004), en réaction au refus de la publication du texte de l’Appel par les médias dominants.
Le nouveau film de Gilles Perret, Les Jours Heureux, va sortir. C’est sans doute aussi bien que l’intégrale DVD de Happy Days.

Quand le PS censure Mitterrand, vidéo produite par Politis.fr.

Publicités

4 Commentaires

Classé dans Pamphlets

4 réponses à “Hollande : une politique adroite ou gauche ?

  1. karmai

    C’est sur que sans détournement de ce chemin de dérive politique, il faudra une Marine Lepen à 40% au second tour de la présidentielle de 2017 pour éventuellement provoquer une réaction avant une catastrophe.

    La logique de parti et l’élection semblent aujourd’hui des outils qui ne font pas du tout progresser la démocratie. Surement parce qu’ils sont tous deux plutôt de nature oligarchique et qu’ils créent donc constamment une insatisfaction aux citoyens qui ressentent l’arnaque.

    Le seul projet alternatif un peu intéressant consisterait à désarmer les politiques par de la démocratie directe et certain s’attèlent à véhiculer cette idée. On voit mal toutefois sous quelle injonction ce pouvoir serait donner aux citoyens, c’est donc un voeux pieux. Affaire à suivre.

    • A propos de l’effet « électrochoc » de la croissance impressionnante d’un parti fasciste sur les cerveaux des génies aux commandes du PS, j’ai quelques doutes. Un tel évènement serait immédiatement interprété à la lumière de leurs grilles de lectures favorites (populismes, montée de la peste rouge-brune, classes populaires irrécupérables de bêtise) et renforcerait leur auto-persuasion : nous n’avons pas fait assez de pédagogie, il faut plus de démocratie participative (évidemment), il faut plus que jamais renouer avec la croissance par le sérieux budgétaire, c’est évidemment un problème de compétitivité, etc.
      Cela dit leur opportunisme étant également une part non négligeable de leur psychologie, si cette clique sentait le vent idéologique tourner, soyons sûrs qu’à nouveau des Fabius ou des Moscovici nous expliqueraient qu’ils ont toujours été des apôtres du keynésianisme.

      Entre dogmatisme et opportunisme, difficile d’y voir clair. Mais le problème n’est peut-être pas tant de savoir ce qu’un Jospin ou un Montebourg ont dans la tête (il y auront ce qui leur permet de se maintenir au pouvoir), que de savoir ce qui constitue l’idéologie dominante et les intérêts défendus parmi ceux qui les conseillent et parmi ceux qui constituent l’appareil d’État (les multiples Conseils, les membres des cabinets, les conseillers spéciaux). S’il est vrai que ces derniers, qui font réellement la politique (fournissent les ministres en idées, et rédigent les textes constituant leur traduction juridique), sont tout acquis à la cause du néolibéralisme (construction par l’État d’une concurrence généralisée), alors changer les ministres importe peu (UMP, PS, péquin moyen désigné par tirage au sort -c’est là où je voulais en venir), la politique menée changera peu.

      Les hommes politiques, c’est une chose (il faut impérativement leur interdire de cumuler les mandats par exemple), l’appareil d’État en est une autre (il faut s’attaquer sans pitié au pantouflage de la noblesse d’État par exemple). Les projets alternatifs sont très concentrés sur les modes de désignation des décideurs et/ou les modalités de prise des décisions, et insuffisamment (du moins dans ce que j’ai pu lire) sur l’administration du pouvoir, l’inertie bureaucratique, la formation des élites technocratiques. Mais je suis plutôt optimiste sur ce point : les bouquins de sociologie de l’État sont à la bibliothèque. Vue l’inventivité dont font preuve ceux qui déjà pensent une nouvelle Constitution, ils feront encore mieux quand ils se saisiront de ces ouvrages.

      Ça promet des thèses de doctorat passionnantes, des sites internet très bien faits, et des ouvrages critiques par douzaines 😀

      • karmai

        Belle ironie, c’est si agréable à lire. Toutefois je voudrais revenir sur un point :

        « S’il est vrai que ces derniers, qui font réellement la politique (fournissent les ministres en idées, et rédigent les textes constituant leur traduction juridique), sont tout acquis à la cause du néolibéralisme (construction par l’État d’une concurrence généralisée), alors changer les ministres importe peu (UMP, PS, péquin moyen désigné par tirage au sort -c’est là où je voulais en venir), la politique menée changera peu. »

        C’est là où je pense qu’il y a erreur de raisonnement, car le tirage en sort, en déprofessionalisant la politique et en étant plus représentatif de la population dans sa totalité, risque justement d’aboutir à des mandataires politiques assez éloignés du projet libéral. En effet, l’état d’esprit anti-libéral est très massivement distribué parmi la population française. A ce titre, la politique serait alors selon moi fondamentalement changée.

  2. 1- J’adhère à l’objection : on pourrait même invoquer à l’appui d’une telle thèse les arguments de Jean-Claude Michéa (sur la décence commune des gens ordinaires) ou les travaux du M.A.U.S.S. : les innovations individualistes soutenues par le libéralisme colleraient très mal avec les opinions et les comportements ordinaires des gens (digression : le néolibéralisme, étant précisément la prise en compte de cette objection par le libéralisme, rompt avec le naturalisme de ce dernier et propose d’inciter les gens à avoir ces comportements d’hommes économiques).

    2- Mais à l’idée que si des gens « ordinaires » devenaient décideurs politiques, ils seraient moins sujets aux lubies libérales, je pourrais objecter par un raisonnement a fortiori : si des gens bien formés, connaisseurs des institutions et de leur histoire, peuvent se laisser contaminer par l’idéologie néolibérale, alors a fortiori des gens moins cultivés, ne disposant pas des outils intellectuels permettant de lutter contre une idéologie dominante, seraient de véritables éponges à l’idéologie du moment.

    2a- Mon objection-avocat du diable se heurte toutefois à certaines évidences : entre un Sciences-Po-ENA-HEC à l’esprit farci de monétarisme, public choice et Nouveau management public, et un ouvrier de chez Ford nourri d’expériences syndicales, je crois savoir lequel sera plus enclin à recevoir sans les critiquer des propositions néolibérales.
    2b- De plus mon objection semble n’être qu’une variante de l’argument technocratique selon lequel le pouvoir doit être confié à ceux qui sont experts dans le domaine pour lequel ils vont décider. Le camp des démocrates a bâti une batterie de critiques pertinentes de cette thèse.

    3- « en déprofessionnalisant la politique ». oh que oui ! La division du travail devrait s’arrêter aux portes des assemblées politiques !

    4- Ok pour le tirage au sort, à condition de ne pas en confier les procédures à la Sofres ou à l’Ifop. 😉

    5- Demeure néanmoins le problème de l’appareil d’Etat, qui peut tendre à devenir le véritable décideur, comme de nombreux penseurs le mettent en évidence, en insistant sur une certaine autonomie de la logique administrative (Bourdieu, Crozier ou des économistes libéraux par exemple). Dans cette perspective, l’inertie propre à la machinerie étatique réduirait à bien peu de chose les innovations audacieuses des tirés au sort.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s