La nouvelle raison du monde

Couverture La nouvelle raison du mondeAujourd’hui Le blog parachrématistique vous parle de : la prolifération des émissions télévisées de coaching, les stages Pôle emploi dont on ressort en pleurant, l’entêtement à assurer l’indépendance de la BCE lors de la construction européenne, l’hystérique exigence de «modernisation» de l’État, l’évaluation chiffrée des performances des services publics, les conseils des magazines pour apprendre à bien se vendre lors d’une première «date», ceux pour booster sa e-réputation en valorisant la moindre de ses activités privées en les exposant narcissiquement sur les réseaux sociaux, la nécessité, dans la recherche publique, de rentrer en compétition avec les autres laboratoires pour obtenir des financements, les plans d’ajustement structurel imposés par le FMI, les entretiens individualisés avec son supérieur hiérarchique…

Face à de telles réalités on pourrait vouloir trouver des caractéristiques communes, établir des correspondances, fournir un nom, un concept, une explication globale. Les sciences sociales nous aident à évaluer la pertinence de telles généralisations, à les infirmer, à les consolider, à les amender, à en proposer d’autres, ou au contraire à montrer l’irréductible hétérogénéité des phénomènes étudiés à toute théorisation englobante.

Ici, un indice de la possibilité d’une montée en généralité pourrait être trouvé dans les discours accompagnant chacun de ces phénomènes : à chaque fois on y parle la même langue, le même jargon creux, le même vocabulaire entrepreneurial, la même rhétorique managériale ; partout les mêmes injonctions à se gérer soi-même, gérer ses émotions, gérer ses relations professionnelles et personnelles, s’investir dans des projets, se montrer proactif, améliorer son employabilité, performer dans sa relation-client, booster son market feeling, s’épanouir en adoptant une corporate attitude, etc. (sic général)

La rationalité néolibérale

Le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval, dans l’ambitieux ouvrage La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, paru en 2009, proposent de donner une interprétation cohérente de ces phénomènes distincts, parfois sans rapport évident entre eux, et ayant vu le jour en des endroits et moments différents. Ils cherchent à mettre en évidence une rationalité commune à tous ces phénomènes, pas nécessairement aperçue par ceux qui les vivent. Ces transformations en apparence hétérogènes relèveraient d’une même logique. Les auteurs décèlent le déploiement d’un système de normes dont on peut faire la description et dont le niveau de généralité permet d’embrasser une grande partie de notre réalité (politique, économique, professionnelle, subjective). Ce système de normes, ils le nomment néolibéralisme. Ces normes s’articulent autour du principe central de la concurrence.

Pierre Dardot & Christian Laval

Pierre Dardot & Christian Laval

Le néolibéralisme peut se définir comme l’ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs qui déterminent un nouveau mode de gouvernement des hommes selon le principe universel de la concurrence. (p. 6)
Considéré comme rationalité, le néolibéralisme est précisément le déploiement de la logique du marché comme logique normative, depuis l’État jusqu’au plus intime de la subjectivité (p. 21)

Le néolibéralisme désigne la logique de mise en concurrence (réelle ou fictive) de toutes les entités sociales (institutions comme individus) les conduisant à se penser et à se comporter comme si elles étaient des entreprises, c’est-à-dire en améliorant sans cesse leurs performances afin de gagner en compétitivité. La notion d’«entreprise» renvoie ici moins au lieu de production (avec sa hiérarchie, ses employés, son secteur d’activité) qu’au type de comportement le plus adéquat à un tel milieu de concurrence généralisée. Il s’agit d’une attitude de rationalisation et de valorisation d’un capital, selon la norme de la performance.

Une logique globale

Dardot et Laval entendent peindre à grands traits le tableau de la progression du néolibéralisme, en particulier le moment de son triomphe depuis trois ou quatre décennies. On peut en décrire les effets sur différentes strates de la réalité (on omettra le niveau de l’entreprise, qui est, comme l’on s’en doute, une niche particulièrement favorable au néolibéralisme).

Au plan mondial, le déploiement de cette raison néolibérale met en place une concurrence entre les sociétés : pas seulement des économies, mais aussi des systèmes fiscaux, sociaux et de production du capital humain (éducation). Sous la pression de la mondialisation, les sociétés doivent apprendre à considérer leurs paysages, leur histoire, leurs traditions culturelles comme autant de capitaux à valoriser pour gagner en compétitivité.

Apprendre à gérer la France comme une marque

A l’échelon étatique, on assiste à une mutation de l’État en «État entrepreneurial». Par l’intermédiaire de son appareil administratif (les transformations néolibérales sont moins le fait de l’exécutif ou du législatif que de l’appareil bureaucratique échappant partiellement au contrôle démocratique et aux alternances politiques), l’État va progressivement se transformer -la novlangue dit «se moderniser»- en s’appliquant à lui-même les règles du marché et la logique d’entreprise (en se structurant de plus en plus par les normes du droit privé, en visant la performance de ses administrations et en en confiant l’évaluation à des cabinets d’audit, en nouant des partenariats public-privé, en se pensant et se conduisant comme s’il était en concurrence avec les autres États, en organisant partout la concurrence -entre les établissements scolaires ou les commissariats de police,  par exemple).

Apprendre moins à créer une entreprise qu’à avoir l’esprit d’entreprise

Au plan individuel, les auteurs suggèrent l’existence d’un nouveau rapport à soi, une construction néolibérale de la subjectivité. On aurait donc affaire à un système façonnant les personnalités, l’individu étant sommé de se comporter comme s’il était l’entrepreneur de sa propre vie, c’est-à-dire comme s’il était un capital à faire valoir sur un marché.

Pierre Dardot & Christian Laval

Pierre Dardot & Christian Laval

En d’autres termes, la rationalité néolibérale produit le sujet dont elle a besoin en disposant les moyens de le gouverner afin qu’il se conduise réellement comme une entité en compétition qui doit maximiser ses résultats en s’exposant à des risques qu’elle doit affronter et en assument la responsabilité entière d’éventuels échecs. «Entreprise» est ainsi le nom que l’on doit donner au gouvernement de soi à l’âge néolibéral. (p. 409)

Je suis responsable de tout ce qui m’arrive

Conduire sa vie comme une entreprise, ce n’est pas seulement rationaliser ses activités économiques (travail, recherche d’emploi, consommation, gestion de budget, épargne), c’est aussi considérer toute son existence (loisirs, santé, famille, relations sociales) comme un capital à gérer et à investir.

Dispositifs et contrainte par la situation

L’originalité (héritée de Michel Foucault) de l’analyse est de montrer comment ce système de normes s’impose aux individus et oriente leur conduite sans requérir d’eux une adhésion aux principes néolibéraux. C’est la mise en situation qui provoque le comportement, non une adhésion de la volonté. Que les acteurs acceptent ou non les normes, ils adoptent le comportement adéquat. On pensera par exemple à l’ensemble de ces dispositifs imaginés par le nouveau management pour mettre les salariés en situation de concurrence avec leurs propres collaborateurs. On songera également à la situation d’endettement croissant des étudiants, les amenant à concevoir leurs études comme une formation-investissement devant avoir le rendement nécessaire au remboursement du prêt. Les individus sont placés dans des situations où la liberté apparente de choix masque l’orientation de leurs désirs sans qu’ils ne s’en aperçoivent : ils finissent, par eux-mêmes, à faire ce que l’on veut qu’ils fassent.

Le néolibéralisme comme système de normes (principe de concurrence et modèle entrepreneurial) s’impose donc aux gouvernés comme aux gouvernants, non comme une idéologie qui passerait de conscience en conscience par persuasion ou conviction, mais comme un ensemble de règles que les États ou les entreprises ont instaurées, et qui induisent des pratiques sans nécessiter l’adhésion des acteurs à ces normes.

L’analyse des auteurs soulève de nombreuses questions, notamment à propos de leur vision quelque peu catastrophiste (le néolibéralisme est-il à ce point dominant ?), ou plus profondément, à propos de l’impression donnée d’être un peu trop général ou abstrait pour être pertinent (selon quelle procédure pourrait-on vérifier leurs propos ?). C’est sur ces difficultés que butent tous les essais de grande interprétation philosophique d’une époque ou d’une civilisation. Il faudra peut-être moins concevoir leur travail comme un système figé censé livrer une image fidèle de la réalité que comme une esquisse d’interprétation à un haut niveau de généralité, dont la pertinence se mesure à sa fécondité théorique (nous n’avons pas parlé de la manière dont ils éclairent les concepts d’État et de marché) et à sa capacité à faire voir sous un jour nouveau des situations concrètes.

La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La découverte, Paris, 2009

Audio

Extrait d’une émission de Radio campus Paris (9 juin 2011), à écouter ici.

Vidéos

Message à caractère informatif (émission de détournements diffusée sur Canal+), par Nicolas Charlet et Bruno Lavaine

Extraits du discours de clôture des Assises de l’entrepreneuriat (discours complet à voir ici). Notons que dans le deuxième extrait (à 40s), F. Hollande affirme que « ce sont les entreprises qui créent les richesses » – ce qui est faux (s’il veut dire que seules les entreprises en créent), tant du point de vue de la science économique que de la comptabilité nationale. Par ailleurs il n’est pas évident « qu’avoir des entreprises suppose des chefs d’entreprise » : elles nécessitent surtout des débouchés, des marchés, une « demande » ; de plus il existe des entreprises sans chef (tous les entrepreneurs ne sont pas des chefs d’entreprise) ; enfin tous les chefs d’entreprise de sont pas des entrepreneurs (dans une S.A., les véritables chefs peuvent être des actionnaires rentiers). Ces pseudo évidences sont à la hauteur de son antithétique « socialisme de l’offre ».

Attitudes Gagnantes (par David Laroche) – Transformer sa vie

Extrait d’un entretien accordé à Mediapart (2009)

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4 Commentaires

Classé dans Analyses

4 réponses à “La nouvelle raison du monde

  1. Extrêmement intéressant.
    Merci !

  2. zigorhizomatique

    Tu me fais plaisir !

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