Vous faites quoi dans la vie ? Pour une critique de la centralité du travail.

Solitude(s) logoLe très raffiné webzine Solitude(s) a publié un excellent article sur le travail. J’en suis l’auteur. Il traite de la place du travail dans la définition de nos identités sociales, et l’influence qu’il a sur notre temps libre. Il vous donnera de nouvelles raisons de rester au lit le matin.

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Classé dans Analyses

Une réponse à “Vous faites quoi dans la vie ? Pour une critique de la centralité du travail.

  1. Les tours du commerce s’étaient certes déjà effondrées dans la multipole, mais c’était encore le monde ancien, celui du président pépère, distant, patriarque à chaussons, par rapport auquel la fameuse rupture de 2008 (plutôt que celle de l’année antérieure) a depuis lors fait le grand écart. C’était le 12/09/04, autant dire la préhistoire. Le chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres (Tiens donc, il faudrait donc à ces choses un ordre ?) slash philosophe Alain de Botton publiait dans Le Monde une tribune dans laquelle il appelait les travailleurs insatisfaits (dont le nombre, dans les sondages, alors qu’ils pouvaient encore se payer ce luxe, était grandissant) à se détendre et à s’abstenir de chercher dans leur activité principale autre chose qu’une rémunération, car, affirmait-il, « le travail est souvent plus supportable quand nous n’espérons pas qu’outre de l’argent, il nous procurera infailliblement du bonheur. » Fi de la jouissance au bureau : tant pis pour ceux qui, dans la foulée de l’effervescence printanière d’antan, l’avaient pris au pied de la lettre…

    Oh, que vous avez raison : qu’elle est prototypique, répétitive, insidieuse, agaçante par sa convenance, tarte à la crème en somme (une crème au goût saumâtre pour qui est hors des clous) cette quasi inévitable question introductive à toute nouvelle rencontre, cette entrée en matière formatée qui, en réalité, ne traduit rien d’autre qu’ « à l’abordage » ! Mais, avouons-le, s’il est fier et satisfait de l’activité qu’il exerce, quelqu’un qui se fait ainsi aborder se moquera comme de l’an ’40 (mauvaise référence, sans doute) de ce qu’une compagne potentielle s’offusque de la nature de celle-ci ou déconsidère son interlocuteur lorsqu’il la lui révèle, pareille attitude suffisant à ce qu’il la déconsidère à son tour (Le masculin peut être féminisé, et vice versa.).

    Dès lors, il me semble important de triturer l’affirmation de Botton : le travail a-t-il en soi vocation à rendre heureux celui qui l’exerce ou n’a-t-il vocation qu’à rémunérer ? Le discours ambiant, les politiques de l’emploi à l’agonie, encouragent-ils à y chercher autre chose que la rémunération, et subsidiairement le fait d’être casé en ces temps peu sûrs ? Les conditions sociales qui se sont imposées partout en Europe et en Amérique du Nord à la faveur de 2008 autorisent-elles encore à s’interroger sur la qualité du travail et les conditions de son exercice ? Dans les pays dits développés, les accidents du travail se multiplient dramatiquement alors que le nombre d’inspecteurs homonymes connaît une décrue drastique, qui répond aux injonctions des supra-pouvoirs non élus.

    Mais les conditions de travail ne se limitent pas à cela : la mutation au pas de charge du personnel en ressources humaines (par lequel l’humain est devenu la ressource à instrumentaliser, non l’être doté de ressources) a eu un impact considérable sur l’ambiance de travail et le type de relations professionnelles : concurrence exacerbée entre collègues, systèmes de notation paternalistes, et, plus généralement, aseptisation des contacts répondant au souci d’optimisation (sale néologisme), d’efficacité en somme, une efficacité qui doit produire des résultats immédiats d’autant plus décisifs pour le travailleur que plane au-dessus de lui l’épée de Damoclès du chômage, dont le caractère structurel depuis quarante ans au moins, permanent donc, n’est plus nié que par les bonimenteurs du pouvoir politique, et dont l’utilité pour les employeurs, en termes de pression sur les conditions salariales, de délégation de la formation professionnelle (et de son coût) aux pouvoirs publics, de précarisation des contrats (barrière à tout projet de long terme que pourrait avoir le travailleur) et de découragement de toute action de contestation (Que sont les grèves de naguère devenues ?), n’est plus à démontrer.

    L’humain qui travaille est devenu une ressource objectivée, que l’on jette, le cas échéant, fût-ce pour des motifs fallacieux (En Belgique, le nombre de licenciements abusifs pour faute grave a crû exponentiellement ces cinq dernières années.). A l’instar des ressources humaines, plusieurs expressions qui objectivent l’humain en matière d’activité professionnelle sont entrées dans les mœurs communes avec une étonnante facilité. Ainsi de « marché de l’emploi », qui confirme la qualité de produit de marché du travailleur lui-même. Ainsi de la compétition, alpha et omega du monde mondialisé, une compétition entre ces produits de marché au détriment de toute réforme progressiste (la réduction et le partage du temps de travail, par exemple) et au bénéfice de la fière nation qui pourra revendiquer le titre de sous-prolétariat actif le plus compétitif (cf. l’article consacré, sur mon blog, à l’australienne Gina Rinehart, à mettre en parallèle avec celui consacré aux émeutes sud-africaines de Marikana).

    Tocqueville (penseur libéral !) vantait la relation contractuelle, libre et égalitariste supposée caractériser la démocratie par rapport à la société aristocratique. Mais que vaut un contrat (standard, uniforme et dont les termes sont presque toujours indiscutables pour le travailleur-contractant) dans les conditions exposées ? Vous citez, à la fin de votre article, quatre exemples par lesquels vous indiquez que l’influence du travail est loin de se limiter aux seuls engagements contractuels censés en délimiter les contours. Ces exemples, que je ne conteste pas, sont tous d’ordre psychologique. Il en est un autre, bien plus direct, à savoir le droit que s’arrogent aujourd’hui de nombreuses entreprises privées d’exiger de leurs employés la conformité entre le discours et les valeurs supposées desdites entreprises d’une part, et l’expression et le comportement privés du travailleur d’autre part (que ce soit dans les médias sociaux ou ailleurs). Contractuellement, ce dernier est invité à souscrire à son musellement intégral, soumettant ainsi intégralement (totalement) l’un de ses droits constitutionnels fondamentaux à la company policy édictée par son employeur. Vos exemples décrivent l’influence sous-jacente des schémas de travail sur l’humain dans la sphère privée; cette nouvelle tendance va plus loin : elle abolit la vie privée, par contrat ! L’homme est, un et indivisible, au service de l’entreprise 24/7 !

    Toujours grâce aux RH, l’uniformisation des méthodes de gestion du personnel s’est étendue, au-delà de la seule entreprise privée, à tout employeur dont l’effectif dépasse cinquante collaborateurs (pour faire court), en ce compris ce que l’on pouvait hier considérer comme des havres de contre-culture et d’indépendance, les organisations non gouvernementales et les associations sans but lucratif, de sorte que partout s’appliquent les mêmes techniques d’objectivation ci-dessus évoquées, l’invasion de la vie privée ne faisant pas exception à la règle.

    C’est dès les tests psychologiques biaisés auxquels recourent de plus en plus d’employeurs pour sélectionner leur personnel que cette uniformisation apparaît au grand jour. En effet, les candidats y sont invités à répondre à des QCM qui restreignent considérablement le choix des possibles et contraignent ceux-ci à des propositions farfelues, dont l’éthique est volontairement expurgée. Il s’agit par là d’examiner jusqu’où le candidat est prêt à aller pour son futur employeur. L’outil de l’uniformisation est donc la restriction toujours plus grande du champ des possibles, dont les effets concernent tant l’organisation du travail que son contenu, sans oublier l’expression privée ni, par extension, la structure de la société elle-même…

    C’est ce qui m’amène à penser que le contexte du débat qu’avait voulu lancer Botton est incomparable à la configuration à laquelle nos sociétés sont actuellement confrontées, en conséquence de quoi, à défaut d’avoir de facto intériorisé son appel à la résolution, les travailleurs conçoivent sans doute très différemment aujourd’hui la notion d’hypothétique bonheur au travail (de bonheur à travailler) qu’ils ne le faisaient, le cas échéant, hier. De nos jours, il se limite sans doute à l’ambition d’être reconnu dans son humanité. Idéalement, il se mesure, en sus de ce qui précède, à l’adéquation entre les ambitions et compétences individuelles et la tâche exercée.

    En tout état de cause, la paresse revendiquée, plus qu’une indignation, plus même qu’une sorte de devoir de défiance démocratique ou de désobéissance civique, peut constituer, face à l’envahisseur, un formidable bras d’honneur !

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