Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (4/4)

Bertrand Russell

Bertrand Russell

Le blog parachrématistique s’enorgueillit de publier cette pièce majeure de la critique du travail, dans une traduction inédite (améliorant -autant que faire se peut- celle de Michel Parmentier aux éditions Allia, la plus récente à ma connaissance). L’essai de Russell, rédigé en 1932, présente l’intérêt d’aborder la question du travail sous une multitude d’angles (moral, politique, économique, historique, etc.) pour dénoncer la valorisation quasi-religieuse dont il fait l’objet. Tout autant ironique et provocateur que généreux et humaniste, le texte frappe par son style argumentatif concis et limpide. Sa pertinence et sa brièveté font de l’Éloge de l’oisiveté un incontournable de la bibliothèque du lecteur oisif.

On dira alors que, bien qu’un peu de loisir soit agréable, si les gens ne devaient travailler que quatre heures sur vingt-quatre, ils ne sauraient pas comment occuper leurs journées. C’est un fait, dans le monde actuel ; mais c’est notre civilisation qu’il faut blâmer : ça n’aurait pas été vrai à une époque plus ancienne. Autrefois existaient une légèreté et un esprit ludique qui ont été plus ou moins inhibés par le culte de l’efficacité. L’homme moderne pense que toute chose doit être faite en vue d’une autre, et jamais pour elle-même. Certains, par exemple, par esprit de sérieux, condamnent continuellement l’habitude d’aller au cinéma, et nous disent que cela pousse la jeunesse au crime. Cependant tout le travail qu’exige la construction d’un cinéma est respectable, parce que c’est du travail et qu’il génère un profit pécuniaire. L’idée que les activités désirables sont celles qui génèrent un profit a tout mis sens dessus dessous. Le boucher, qui vous approvisionne en viande, et le boulanger, en pain, sont dignes d’estime car ils font de l’argent ; mais quand vous dégustez la nourriture qu’ils vous ont fournie, vous n’êtes que frivole, à moins que vous ne mangiez uniquement pour reprendre des forces pour votre travail. D’une façon générale, on estime que gagner de l’argent, c’est bien, mais qu’en dépenser, c’est mal. C’est absurde, dans la mesure où une transaction a toujours deux parties : autant soutenir que les clefs sont bonnes, mais pas les serrures. Si la production de biens a quelque mérite, c’est dans ce que procure leur consommation qu’on le trouvera. Dans notre société, l’individu travaille pour le profit ; mais la finalité sociale de son travail réside dans la consommation de ce qu’il produit. Dans un monde où c’est le profit qui motive l’industrie, c’est ce divorce entre les finalités individuelle et sociale de la production qui empêche les gens de penser clairement. Nous pensons trop à la production, et pas assez à la consommation. Du coup, nous attachons trop peu d’importance à la jouissance et au bonheur simple, et nous ne jugeons pas la production en fonction du plaisir qu’elle procure au consommateur.

Le jardin des schtroumpfs p.43

Lorsque je suggère qu’il faudrait ramener à quatre les heures de travail, cela n’implique pas, à mon sens, que tout le temps restant doive nécessairement être passé en pures futilités. Je veux dire que travailler quatre heures par jour devrait donner le droit à chacun de jouir des nécessités et des commodités élémentaires de la vie, et que le temps restant serait employé par chacun comme il l’entend. Dans un tel système social il est essentiel que l’éducation soit plus ambitieuse qu’elle ne l’est ordinairement aujourd’hui. Elle devrait en partie viser à développer des goûts permettant à l’individu d’employer ses loisirs intelligemment. Je ne pense pas principalement à ce genre de choses que l’on qualifierait d’«intellos». Les danses paysannes ont disparu, sauf dans les campagnes reculées, mais les tendances qui ont poussé à les cultiver doivent toujours exister dans la nature humaine. Les plaisirs des populations urbaines sont devenus essentiellement passifs : aller au cinéma, assister à des matchs de football, écouter la radio, et ainsi de suite. Cela tient au fait que leur énergie est entièrement accaparée par le travail ; si ces populations avaient davantage de loisir elles prendraient à nouveau du plaisir à participer à une activité.

Calvin & Hobbes_abrutis

Autrefois, il y avait une classe de loisir plus restreinte et une classe laborieuse plus étendue. La classe de loisir jouissait de privilèges sans fondement du point de vue de la justice sociale ; ce qui lui conférait nécessairement une inclination à l’oppression, mais pas à la compassion, et l’obligeait à bâtir des théories pour justifier ses privilèges. Nonobstant ces faits qui atténuent considérablement son éclat, c’est à cette classe que nous devons la quasi-totalité de ce que nous appelons la civilisation. Elle cultiva les arts et découvrit les sciences ; elle écrivit les livres, inventa les philosophies, et affina les relations sociales. Même la libération des opprimés est en général partie d’en haut. Sans la classe de loisir, le genre humain ne serait jamais sorti de la barbarie.

L'École d'Athènes, par Raphaël (vers 1510)

L’École d’Athènes, par Raphaël (vers 1510)

Emprunter la voie d’une classe de loisir déchargée de toute obligation fut cependant un gaspillage extraordinaire. Aucun de ses membres n’a été instruit pour être travailleur, et la classe prise comme un tout n’était pas exceptionnellement intelligente. De cette classe pouvait bien sortir un Darwin, mais contre lui se dressaient des dizaines de milliers de gentilshommes campagnards dont les aspirations intellectuelles se limitaient à chasser le renard et à punir les braconniers. À présent les universités sont censées fournir, d’une manière plus systématique, ce que la classe de loisir produisit accidentellement, comme un effet secondaire. C’est un grand progrès, mais qui présente certains inconvénients. La vie universitaire est si différente de la vie courante que les hommes vivant dans le milieu académique n’ont presque aucune idée des préoccupations et des problèmes des hommes et femmes ordinaires ; de plus leurs manières de s’exprimer tendent généralement à priver leurs opinions de l’influence qu’elles mériteraient d’avoir sur le public. Un autre désavantage est la façon dont les études universitaires sont organisées : elles découragent probablement d’imaginer une voie de recherche originale. Les institutions académiques, aussi utiles qu’elles soient, ne sont donc pas les parfaites garantes des intérêts de la civilisation, dans un monde où tous ceux qui vivent à l’extérieur de leurs murs sont trop occupés pour s’adonner à de telles recherches non utilitaires.

Laurentius_de_Voltolina_University

Un cours à l’université, par Laurentius de Voltolina (14e siècle)

Dans un monde où personne n’est contraint de travailler plus de quatre heures par jour, toute personne dotée de curiosité scientifique pourra lui donner libre cours, et tout peintre pourra peindre sans pour autant mener une vie misérable malgré d’éventuels tableaux talentueux. Les jeunes écrivains ne seront pas obligés de se vendre par des ouvrages alimentaires, dans le but d’acquérir l’indépendance économique nécessaire à des œuvres monumentales – qu’ils auront perdu le goût et la capacité d’écrire quand le temps sera enfin venu de s’y consacrer. Ceux qui, dans leur activité professionnelle, se seront intéressés à certains aspects de l’économie ou de la politique, pourront développer leurs idées sans s’astreindre à ce détachement académique qui éloigne souvent de la réalité les travaux des économistes universitaires. Les médecins auront le temps de se tenir au courant des progrès de la médecine, et les enseignants n’auront plus à s’échiner à enseigner par des méthodes routinières des choses qu’ils ont apprises dans leur jeunesse et qui, entre-temps, peuvent avoir été infirmées.

Lucrère - amphorages

Par-dessus tout, nerfs à vif, lassitude et aigreur céderont la place au bonheur et à la joie de vivre. Le travail exigé suffira à rendre le loisir délicieux, mais pas à provoquer l’épuisement. Comme les gens ne seront pas trop fatigués dans leur temps libre, ils ne réclameront pas, pour se divertir, ces seuls amusements passifs et insipides. Il s’en trouvera toujours au moins 1 % qui consacreront leur temps libre à des occupations d’intérêt public, et, comme ils ne dépendront pas de ces occupations pour gagner leur vie, leur originalité ne sera pas entravée, et ils ne seront pas obligés de se conformer à des règles édictées par de vieux pontifes. Mais ce n’est pas seulement dans ces cas exceptionnels que se manifesteront les avantages du loisir. Les hommes et femmes ordinaires, en ayant la possibilité de jouir d’une vie heureuse, seront davantage portés à la bienveillance qu’à la persécution et à la suspicion. Le goût pour la guerre s’éteindra, en partie pour la raison précédente, en partie parce qu’elle exigera de tous un travail long et pénible. La bonté est, de toutes les qualités morales, celle dont le monde a le plus besoin, or la bonté est la conséquence du bien-être et de la sérénité, et non d’une vie de lutte acharnée. Les méthodes de production modernes nous ont donné la possibilité d’offrir à tous bien-être et sérénité. Nous avons choisi, à la place, le surmenage pour les uns et la misère pour les autres. Jusqu’à présent nous avons continué à nous agiter comme nous le faisions avant d’avoir des machines ; en cela nous nous sommes montrés bien bêtes, mais il n’y a aucune raison de nous entêter dans cette voie.

Le travail c’est la santé (1965), par Henri Salvador

Traduction, découpage en quatre parties et choix des illustrations sont de l’auteur du blog (mais les paragraphes sont de Russell). Les extraits de bandes dessinées proviennent des albums :

Le jardin des Schtroumpfs, in Les Schtroumpfs olympiques (1983), Peyo, p. 43

Les Lauriers de César (1972), Goscinny & Uderzo, p. 7 (détail)

Calvin et Hobbes, Watterson, album inconnu

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