Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (3/4)

Bertrand Russell, en 1936

Bertrand Russell, en 1936

Le blog parachrématistique s’enorgueillit de publier cette pièce majeure de la critique du travail, dans une traduction inédite (améliorant -autant que faire se peut- celle de Michel Parmentier aux éditions Allia, la plus récente à ma connaissance). L’essai de Russell, rédigé en 1932, présente l’intérêt d’aborder la question du travail sous une multitude d’angles (moral, politique, économique, historique, etc.) pour dénoncer la valorisation quasi-religieuse dont il fait l’objet. Tout autant ironique et provocateur que généreux et humaniste, le texte frappe par son style argumentatif concis et limpide. Sa pertinence et sa brièveté font de l’Éloge de l’oisiveté un incontournable de la bibliothèque du lecteur oisif.

L’idée que le pauvre puisse avoir du loisir a toujours choqué le riche. En Angleterre, au début du XIXe siècle, la journée de travail ordinaire d’un adulte était de quinze heures ; les enfants en faisaient parfois autant, mais en général douze par jour. Quand des empêcheurs de tourner en rond suggéraient que c’était peut-être un peu long, on leur disait que le travail évitaient aux adultes de boire et aux enfants de faire des bêtises. Dans mon enfance, peu après que les classes laborieuses des villes eurent acquis le droit de vote, des jours fériés furent établis par la loi, à la grande indignation des classes supérieures. Je me souviens avoir entendu une vieille duchesse qui disait : « Que veulent les pauvres avec des vacances ? Ils devraient travailler. » De nos jours les gens sont moins francs, mais le sentiment persiste, et contribue à obscurcir le débat économique.

Grand Schtroumpf - idéologie du travail

Considérons un moment cette morale du travail franchement, sans superstition. Chaque être humain, par nécessité, consomme au cours de sa vie une certaine quantité de ce qui est produit par le labeur humain. En supposant, ce qui n’est pas absurde, que le travail est globalement désagréable, il semble injuste qu’un homme consomme davantage qu’il ne produit. Bien sûr il peut fournir des services plutôt que des biens, comme un médecin par exemple ; mais il doit fournir quelque chose en échange du gîte et du couvert. En ce sens, il faut admettre que le travail est un devoir, mais en ce sens seulement.

Je n’insisterai pas sur le fait que dans toutes les sociétés modernes, hormis en URSS, beaucoup de gens échappent même à ce minimum de travail, à savoir tous ceux qui reçoivent de l’argent par héritage ou par mariage. Je pense qu’il est beaucoup moins nuisible d’autoriser ces gens-là à vivre oisifs que de contraindre ceux qui travaillent à choisir entre s’épuiser à la tâche ou mourir de faim.

Si le salarié ordinaire travaillait quatre heures par jour, il y aurait assez pour tout le monde, et pas de chômage – en supposant un minimum d’organisation rationnelle. Cette idée choque le riche, parce qu’il est convaincu que le pauvre ne saurait pas comment employer tant de loisir. En Amérique les hommes font souvent de longues journées de travail même s’ils sont déjà dans l’aisance ; de tels hommes sont naturellement indignés à l’idée que les salariés puissent avoir du loisir, sauf sous la forme de cette rude punition qu’est le chômage. En fait, ils détestent le loisir, même pour leurs fils. Assez curieusement, alors qu’ils souhaitent que leurs fils travaillent tellement qu’ils n’aient même plus le temps de se cultiver, le fait que leurs femmes et leurs filles ne travaillent pas du tout ne les dérange pas. Dans une société aristocratique l’admiration snob pour l’inutilité s’étend aux deux sexes, alors que dans une ploutocratie, elle se limite aux femmes ; ce qui ne la rend cependant pas plus en accord avec le sens commun.

Astérix en Corse p.24

Le sage usage du loisir, il faut le reconnaître, est un produit de la culture et de l’éducation. Un homme qui a fait de longues journées de travail toute sa vie s’ennuierait s’il se plongeait subitement dans l’oisiveté. Mais sans une quantité considérable de loisir, un homme se voit privé de beaucoup des meilleures choses de la vie. Il n’y a plus aucune raison pour que la majeure partie de la population endure encore cette privation ; seul un ascétisme insensé, en général prescrit par quelque tartufe, nous pousse à nous entêter dans le travail excessif alors même que sa nécessité a disparu.

On ne schtroumpfe pas  p.25

Alors que le nouveau credo qui anime le gouvernement de Russie diffère sur tant de points de l’enseignement traditionnel occidental, certaines choses n’ont aucunement changé. L’attitude des classes dirigeantes, en particulier de celles qui s’occupent de la propagande éducative, au sujet de la dignité du labeur, est presque exactement celle que les classes dirigeantes du monde entier ont toujours prêchée à ceux que l’on nommait les « bons pauvres ». Être impliqué, sobre, disposé à travailler de longues heures pour des avantages lointains, et même se soumettre à l’autorité, tout cela fut remis au goût du jour. D’ailleurs l’autorité y représente toujours la volonté du Maître de l’univers, Qui, toutefois, est maintenant connu sous le nom de Matérialisme Dialectique.

Usine soviétique

La victoire du prolétariat en Russie a quelques points en commun avec la victoire des féministes dans d’autres pays. Depuis des siècles, les hommes attribuent aux femmes une sainteté supérieure, et les consolent de leur infériorité en soutenant que cette sainteté est plus désirable que le pouvoir. Finalement, les féministes décidèrent qu’elles voudraient les deux : l’avant-garde du mouvement accepta volontiers tout ce que les hommes avaient raconté à propos de la désirabilité de la vertu, mais pas ce qu’ils avaient dit sur la vanité du pouvoir politique. Quelque chose d’analogue s’est déroulé en Russie à propos du travail manuel. Depuis des siècles, les riches et leurs sycophantes louent de leur plume l’«honnête labeur» et la vie simple, professent une religion qui enseigne que les pauvres ont bien plus de chances que les riches d’aller au paradis, et en général ont essayé de faire croire aux travailleurs manuels qu’il y a quelque noblesse particulière à déplacer de la matière, exactement comme les hommes tachèrent de faire croire aux femmes que leur esclavage sexuel leur conférait quelque noblesse particulière. En Russie, toutes ces leçons sur l’excellence du travail manuel ont été prises au sérieux, de sorte que le travailleur manuel s’y trouve davantage honoré que n’importe qui d’autre. C’est essentiellement de cela que les appels à ennoblir à nouveau le travail sont faits, mais pas pour leurs anciens objectifs : ils sont plutôt faits pour s’assurer la présence de travailleurs de choc pour les tâches spéciales. Le travail manuel est l’idéal que l’on présente aux jeunes, et la base de toute leçon de morale.

Le mineur Alekseï Stakhanov

Le mineur Alekseï Stakhanov

Tout est peut-être très bien ainsi, pour le moment. Un vaste pays, regorgeant de ressources naturelles, attend de se développer ; et ce développement doit se faire en limitant le recours au crédit. Dans ces circonstances, un travail acharné est nécessaire, et portera vraisemblablement ses fruits. Mais qu’arrivera-t-il lorsque l’on atteindra le point où tout le monde pourra vivre confortablement sans trop travailler ?

À l’Ouest nous avons différentes manières de résoudre ce problème. Nous n’avons pas même l’esquisse d’une justice économique, de sorte qu’une large proportion de la production totale va à une petite minorité de la population, dont beaucoup ne travaillent pas du tout. En raison de l’absence de tout contrôle centralisé de la production, nous produisons une multitude de choses dont nous ne savons que faire. Nous maintenons oisive une forte proportion de la population active, parce que nous pouvons nous passer des uns en surchargeant de travail les autres. Quand toutes ces méthodes s’avèrent insuffisantes, nous faisons la guerre : nous chargeons un certain nombre de gens de fabriquer des explosifs, et d’autres de les faire exploser, comme si nous étions des enfants venant juste de découvrir les feux d’artifice. En combinant tous ces expédients nous parvenons, non sans difficulté, à maintenir effective l’idée qu’une bonne dose de rude travail manuel constitue la condition indépassable de l’homme du commun.

On ne schtroumpfe pas  p.3

En Russie, en raison d’une plus grande justice économique et d’un contrôle centralisé de la production, le problème devra être résolu différemment. La solution rationnelle serait, une fois satisfaits les besoins de tous et garanties les commodités élémentaires, de réduire graduellement les heures de travail, en laissant à la population le soin de choisir par référendum, à chaque étape, entre un développement du loisir ou une augmentation de la production. Mais en ayant fait du labeur la vertu suprême, on voit mal comment les autorités en place pourront viser un paradis où il y aurait beaucoup de loisir et peu de travail. Il semble plus probable qu’elles trouveront continuellement de nouvelles raisons de justifier le sacrifice du loisir présent au bénéfice de la productivité future. J’ai lu récemment un plan ingénieux proposé par des ingénieurs russes pour augmenter la température de la mer Blanche et du littoral septentrional de la Sibérie, en construisant un barrage sur la mer de Kara. Projet admirable, mais qui risque de reporter d’une génération le confort d’un prolétariat tout occupé à confronter la noblesse de son labeur aux champs de glace et aux tempêtes de neige de l’océan Arctique. Si un tel projet finit par voir le jour, ce sera à force de considérer la vertu du labeur davantage comme une fin en soi que comme un moyen pour atteindre un état de choses où un tel travail se serait plus nécessaire.

Travail loto

alistair.canalblog.com

Le fait est que déplacer de la matière, quoiqu’une certaine quantité soit nécessaire à notre existence, n’est pas franchement l’une des fins de la vie humaine. Si c’était le cas, nous devrions considérer n’importe quel terrassier comme supérieur à Shakespeare. Deux faits nous ont induits en erreur, à cet égard. L’un est la nécessité de rendre le pauvre satisfait de sa condition, conduisant les riches à prêcher la dignité du labeur depuis des millénaires, tout en prenant bien soin de s’exempter eux-mêmes de l’observance de ce principe. L’autre est la nouvelle jouissance que procure le progrès technique : nous sommes enchantés par notre capacité à occasionner à la surface de la Terre des changements d’une étonnante ingéniosité. Aucun de ces motifs n’est vraiment attrayant pour celui qui doit travailler concrètement. Si vous lui demandiez ce qu’il y a de mieux dans sa vie, il ne dirait probablement pas : « j’apprécie le travail manuel parce que ça me donne l’impression d’accomplir la tâche la plus noble de l’homme, et parce que j’aime voir à quel point l’homme est capable de transformer sa planète. C’est vrai que mon corps réclame des périodes de repos, où il faut que je m’occupe du mieux je peux, mais je ne suis jamais aussi heureux que lorsque vient le matin et que je peux retourner à cette besogne d’où je tire ma satisfaction. » Je n’ai jamais entendu d’ouvriers parler ainsi. Ils considèrent le travail comme il le faut : comme le nécessaire moyen de gagner sa vie, mais c’est de leur loisir qu’ils tirent leur bonheur, quel qu’il soit.

Comme un lundi, par La chanson du dimanche (extrait de la série)

Traduction, découpage en quatre parties et choix des illustrations sont de l’auteur du blog (mais les paragraphes sont de Russell). Les extraits de bandes dessinées proviennent des albums :

Histoires de schtroumpfs (1972), Delporte & Peyo, p. 6

Astérix en Corse (1973), Goscinny & Uderzo, p. 24

On ne schtroumpfe pas le progrès (2002), pp. 25 et 3

Tintin au pays des Soviets (1930), Hergé, p.29

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2 Commentaires

Classé dans Analyses

2 réponses à “Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (3/4)

  1. Maxime

    Les premières lignes m’ont immédiatement fait penser aux déclarations de notre Nicolas Baverez national : http://www.acrimed.org/article1297.html

    • Le Capital et ses chiens de garde peinent ici à se renouveler : sous les objections économiques, l’abject mépris. Ou plutôt la peur : celle de voir le peuple comprendre la source de ses malheurs. Donnez-nous quelques heures supplémentaires par jour pour lire, et je doute que Baverez puisse poursuivre ses aboiements éditocratiques en toute impunité.

      Merci d’avoir déterré cet article d’Acrimed.

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