Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (2/4)

Bertrand Russell. Peinture à l'huile de Roger Fry, 1923

Bertrand Russell. Peinture à l’huile de Roger Fry, 1923

Le blog parachrématistique s’enorgueillit de publier cette pièce majeure de la critique du travail, dans une traduction inédite (améliorant -autant que faire se peut- celle de Michel Parmentier aux éditions Allia, la plus récente à ma connaissance). L’essai de Russell, rédigé en 1932, présente l’intérêt d’aborder la question du travail sous une multitude d’angles (moral, politique, économique, historique, etc.) pour dénoncer la valorisation quasi-religieuse dont il fait l’objet. Tout autant ironique et provocateur que généreux et humaniste, le texte frappe par son style argumentatif concis et limpide. Sa pertinence et sa brièveté font de l’Éloge de l’oisiveté un incontournable de la bibliothèque du lecteur oisif.

Devin paresseux

Devin démasqué

Depuis le début de la civilisation jusqu’à la révolution industrielle, en règle générale, un homme ne pouvait produire par son labeur qu’à peine plus que ce qui était requis pour sa propre subsistance et celle de sa famille, même si sa femme peinait au moins autant que lui, et que ses enfants ajoutaient leur labeur dès qu’ils furent suffisamment âgés. Le petit excédent au-delà du strict nécessaire n’était pas laissé à ceux qui l’avaient produit, mais était approprié par les guerriers et les prêtres. Dans les périodes de famine il n’y avait plus d’excédent, mais les guerriers et les prêtres poursuivaient leurs prélèvements, entraînant la mort de nombreux travailleurs affamés. Ce système perdura en Russie jusqu’en 19171, et existe encore en Orient. En Angleterre, malgré la révolution industrielle, il conserva sa vigueur tout au long des guerres napoléoniennes, jusqu’à ce que la nouvelle classe de manufacturiers eut acquis le pouvoir, il y a un siècle. En Amérique, ce système prit fin avec la révolution, sauf dans le Sud, où il perdura jusqu’à la guerre civile. Un système qui a duré si longtemps et qui n’a pris fin que si récemment a naturellement laissé une profonde empreinte dans les pensées et les opinions des gens. Nombre de nos convictions à propos du caractère désirable du travail proviennent de ce système, et leur origine préindustrielle les rend inadaptées au monde moderne. La technique moderne a permis que le loisir, jusqu’à un certain point, cesse d’être la prérogative de petites classes privilégiées, mais un droit également réparti dans la communauté. La morale du travail est une morale d’esclaves, et le monde moderne n’a nul besoin d’esclavage.

Progrès schtroumpfique

Les paysans des communautés primitives ne se seraient évidemment pas d’eux-mêmes séparés du mince excédent dont les guerriers et les prêtres tiraient leur subsistance, mais auraient soit produit moins soit consommé plus. Au début c’est par la force brute qu’ils furent contraints de produire cet excédent et de s’en séparer. Progressivement, cependant, on s’aperçut qu’il était possible de faire accepter à beaucoup d’entre eux une éthique selon laquelle il était de leur devoir de travailler dur, même si une partie de leur travail ne servait qu’à entretenir d’autres dans l’oisiveté. Ainsi le niveau de contrainte nécessaire fut moindre, et les dépenses du pouvoir purent diminuer. Encore aujourd’hui, 99 % des salariés britanniques seraient véritablement choqués si l’on proposait que le revenu du roi n’excédât pas celui d’un travailleur. La notion de devoir, historiquement parlant, a été un moyen pour les détenteurs du pouvoir d’inciter les autres à consacrer leur vie aux intérêts de leurs maîtres plutôt qu’aux leurs. Bien entendu les détenteurs du pouvoir dissimulent cette réalité à eux-mêmes en cherchant à se persuader que leurs intérêts coïncident avec ceux de l’humanité toute entière. C’est parfois vrai ; à Athènes, par exemple, les propriétaires d’esclaves employaient une partie de leur loisir à apporter à la civilisation une contribution permanente, ce qui aurait été impossible dans un système économique juste. Le loisir est indispensable à la civilisation, et, auparavant, le loisir de certains n’était possible que grâce au labeur des plus nombreux. Mais ce labeur avait de la valeur, non parce que le travail est une bonne chose, mais parce que le loisir en est une. Et grâce à la technique moderne, il serait possible de distribuer le loisir équitablement sans nuire à la civilisation.

Schtroumpfs - loisirs

La technique moderne a permis de diminuer considérablement la quantité de travail requis pour couvrir les nécessités vitales de chacun. Cela apparut clairement durant la guerre. À cette époque tous les militaires, tous les hommes et femmes affectés à la production des munitions, aux activités d’espionnage, de propagande, ou dans les services administratifs liés à la guerre, furent dégagés des autres activités productives. Malgré cela, le niveau général de bien-être parmi les salariés non qualifiés du côté des Alliés était plus élevé qu’il ne l’avait été auparavant ou qu’il ne l’a été depuis. L’importance de ce fait fut occultée par les méthodes de financement : l’emprunt donnant l’illusion que le futur nourrissait le présent. Bien sûr c’est une chose impossible : personne ne peut manger une tranche de pain qui n’existe pas encore. La guerre a établi d’une manière pertinente que l’organisation scientifique de la production permet d’offrir un confort satisfaisant à des populations modernes en n’exploitant qu’une petite proportion de la capacité de travail du monde actuel. À la fin de la guerre, si cette organisation scientifique (mise au point pour rendre disponibles des hommes pour le combat ou la production des munitions) avait été conservée, et si l’on avait réduit à quatre les heures de la semaine, tout aurait été pour le mieux. Au lieu d’organisation c’est l’ancien système chaotique qui fut remis en place : de longues journées furent infligées à ceux dont le travail était demandé, et les chômeurs furent livrés à la famine. Pourquoi ? Parce que le travail est un devoir, et que les salaires d’un individus ne devraient pas être proportionnels à ce qu’il produit, mais à sa vertu, qui se mesure par son implication professionnelle.

Division du schtroumpf

Ceci est la morale de l’État esclavagiste, mais appliquée dans des circonstances totalement différentes de celles dans lesquelles il naquit. Pas étonnant que le résultat fut désastreux. Prenons un exemple. Supposons qu’à un moment donné, un certain nombre de personnes sont embauchées dans une manufacture d’épingles. Elles font autant d’épingles qu’il en faut dans le monde entier, en travaillant, disons, huit heures par jour. Quelqu’un met au point un moyen de faire deux fois plus d’épingles avec le même nombre d’hommes. Mais les épingles sont déjà si bon marché que l’on pourrait difficilement en baisser le prix. Dans un monde sensé, toute personne impliquée dans la fabrication d’épingles choisirait de travailler quatre heures au lieu de huit, et tout irait comme avant. Mais dans le monde réel, cela serait perçu comme démoralisant pour les travailleurs. Les hommes travaillent donc toujours huit heures, il y a trop d’épingles, des employeurs font faillite, et la moitié des ouvriers perdent leur emploi. Au bout du compte, la quantité totale de loisir dans ce cas est la même que dans l’autre, sauf que la moitié des hommes sont complètement oisifs, tandis que les autres sont encore surchargés de travail. Dans cette perspective, il est certain que ce loisir subi sera partout cause de misère au lieu d’être une source de bonheur universelle. Que peut-on imaginer de plus absurde ?

Le Blues du Taf (Remix), par L’1consolable

1  Depuis lors, les membres du parti communiste ont succédé aux guerriers et aux prêtres pour jouir de ce privilège. (Note de Russell)

Traduction, découpage en quatre parties et choix des illustrations sont de l’auteur du blog (mais les paragraphes sont de Russell). Les extraits de bandes dessinées proviennent des albums :

Le devin (1972), Goscinny & Uderzo, pp. 14 et 22

On ne schtroumpfe pas le progrès (2002), pp. 8 et 12

Schtroumpferies 2 (1996), Peyo, p. 5

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2 Commentaires

Classé dans Analyses

2 réponses à “Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (2/4)

  1. Vraiment sympa ton blog! les articles sont pertinents et de qualité je trouve! je lance moi aussi un blog et j’espère pouvoir arriver au même résultat un jour 🙂

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