Éloge de l’oisiveté, par Bertrand Russell (1/4)

Bertrand Russell, en 1916

Bertrand Russell, en 1916

Le blog parachrématistique s’enorgueillit de publier cette pièce majeure de la critique du travail, dans une traduction inédite (améliorant -autant que faire se peut- celle de Michel Parmentier aux éditions Allia, la plus récente à ma connaissance). L’essai de Russell, rédigé en 1932, présente l’intérêt d’aborder la question du travail sous une multitude d’angles (moral, politique, économique, historique, etc.) pour dénoncer la valorisation quasi-religieuse dont il fait l’objet. Tout autant ironique et provocateur que généreux et humaniste, le texte frappe par son style argumentatif concis et limpide. Sa pertinence et sa brièveté font de l’Éloge de l’oisiveté un incontournable de la bibliothèque du lecteur oisif.

La paresse est mère de tous les schtroumpfs

J‘ai été élevé selon le dicton : « l’oisiveté est mère de tous les vices »1, comme la plupart des gens de ma génération. Étant un enfant très vertueux, je croyais tout ce que l’on me disait, et j’acquis ainsi une conscience qui me fit travailler dur toute ma vie. Cependant, si mes actions ont toujours été soumises à ma conscience, mes idées ont connu une révolution. Je pense que l’on travaille bien trop dans ce monde, que considérer que le travail est une vertu cause un tort immense, et que ce qu’il serait nécessaire de prêcher dans les pays industrialisés est assez éloigné de ce qui a toujours été prêché. Tout le monde connaît l’histoire du voyageur qui, à Naples, vit douze mendiants se prélasser au soleil (c’était avant Mussolini), et proposa une lire au plus paresseux d’entre eux. Onze d’entre eux bondirent pour la réclamer, il la donna donc au douzième. Ce voyageur était sur la bonne piste. Mais dans les régions qui ne jouissent pas du soleil méditerranéen, l’oisiveté est plus difficile, et une formidable propagande serait nécessaire pour la populariser. J’espère qu’après avoir lu les pages suivantes, les chefs de la YMCA2 lanceront une campagne pour inciter les jeunes gens à ne rien faire, auquel cas je n’aurais pas vécu en vain.

Astérix en Corse p.35

Avant d’avancer mes propres arguments en faveur de la paresse, je dois en réfuter un que je ne saurais accepter. À chaque fois qu’une personne qui a déjà de quoi vivre envisage d’occuper un emploi ordinaire, comme instituteur ou dactylo, on lui dit que cela revient à ôter le pain de la bouche des autres, ce qui est donc scandaleux. Si cet argument était valide, nous n’aurions tous qu’à rester oisifs pour avoir du pain plein la bouche. Ce qu’oublient ceux qui disent cela, c’est qu’en général on dépense ce que l’on gagne, et qu’ainsi on crée de l’emploi. Tant qu’on dépense son revenu, on met autant de pain dans la bouche des autres en dépensant qu’on en retire en gagnant de l’argent. Le vrai coupable, de ce point de vue, c’est celui qui garde son argent. S’il se contente de mettre ses économies dans un bas de laine, comme le paysan français du proverbe, il est évident que celles-ci ne bénéficient pas à l’emploi. Mais s’il investit ses économies, cela se complique, et différentes possibilités se présentent.

Le Prêteur et sa femme, par Quentin Metsys (1514)

Le Prêteur et sa femme, par Quentin Metsys (1514)

L’une des choses les plus courantes à faire de ses économies, c’est de les prêter à l’État. Sachant que le gros de la dépense publique de la plupart des États civilisés est consacré à payer pour les guerres passées ou à préparer les futures, celui qui prête son argent à un État est dans la même situation que les méchants de Shakespeare qui engagent des assassins. Au fond, le résultat de telles habitudes économiques est d’accroître les forces armées de l’État auquel on prête ses épargnes. Il serait manifestement préférable de dépenser son argent, quitte à le dépenser dans la boisson ou dans le jeu.

Mais, me dira-t-on, le cas est complètement différent lorsque l’épargne est investie dans des entreprises industrielles. Quand de telles entreprises réussissent, et produisent quelque chose d’utile, on peut le concéder. Cependant, de nos jours, nul ne peut nier que la plupart des entreprises échouent. Cela signifie qu’une grande part du labeur qui aurait pu être consacrée à produire quelque chose dont on aurait pu profiter fut employée à produire des machines qui, une fois fabriquées, sont restées inutilisées en ne profitant à personne. Celui qui investit ses économies dans une entreprise qui fait faillite nuit donc autant aux autres qu’à lui-même. S’il dépensait son argent, disons, à faire des fêtes pour ses amis, ceux-ci (on peut l’espérer) en retireraient du plaisir, ainsi que tous ceux chez qui il s’approvisionnerait, comme le boucher, le boulanger, et le bootlegger. Mais s’il le dépensait, disons, pour financer la pose de rails de tramway quelque part où ce n’est pas nécessaire, il aurait détourné une masse de travail dans des voies où ce travail ne procure de plaisir à personne. Néanmoins, s’il devient pauvre par l’échec de son investissement, on ne le considérera que comme la victime d’un malheur immérité, alors que le joyeux prodigue, qui a dépensé son argent avec philanthropie, sera méprisé comme s’il était stupide et frivole.

"Eh bien ! dansez maintenant."

« Eh bien ! dansez maintenant. »

Tout cela n’est que préambule. Je veux dire, avec gravité, que croire que le TRAVAIL est une vertu nuit beaucoup au monde moderne, et que la voie du bonheur et de la prospérité passe par une diminution organisée du travail.

Lagaff - Je vous ferai travailler

Tout d’abord : qu’est-ce que le travail ? Il en existe deux types : le premier consiste à déplacer de la matière se trouvant dans le sol ou à sa surface ; le second, à dire à d’autres de le faire. Le premier type de travail est désagréable et mal payé, le second est agréable et bien payé. Le second type peut s’étendre sans limite : il n’y a pas seulement ceux qui donnent des ordres, mais aussi ceux qui donnent des conseils sur les ordres à donner. D’habitude, deux sortes opposées de conseils sont simultanément dispensées par deux groupes organisés : c’est ce que l’on appelle la politique. Pour ce type de travail, ce n’est pas la connaissance des sujets sur lesquels on donnera conseil qui est requise, mais la maîtrise de l’art de persuader par la parole et par l’écrit, c’est-à-dire la publicité.

Partout en Europe, mais pas en Amérique, il y a une troisième classe d’individus, encore plus respectée que les deux autres. Ce sont ceux qui, par la propriété de la terre, sont en mesure de faire payer aux autres le privilège d’être autorisés à exister et à travailler. Ces propriétaires fonciers sont oisifs, et on l’on pourrait par conséquent s’attendre à ce que j’en fasse l’éloge. Malheureusement, leur oisiveté n’est rendue possible que par le travail des autres ; et de fait leur désir d’une oisiveté confortable est historiquement la source de toute l’évangile du travail. La dernière chose qu’ils souhaiteraient est que les autres suivent leur exemple.

Travailler plus, par le groupe Bifidus Actif

1  En anglais : «Satan finds some mischief for idle hands to do.» (NdT)

2  Young Men’s Christian Association(NdT)

Traduction, découpage en quatre parties et choix des illustrations sont de l’auteur du blog (mais les paragraphes sont de Russell). Les extraits de bandes dessinées proviennent des albums :

Docteur schtroumpf (1996), p. 16

Astérix en Corse (1973), p. 35

Le cas Lagaffe (1971), p. 14

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Analyses

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s