Un Janus contemporain (2)

L’individu contemporain a développé une étonnante propension à se nuire à lui-même par ses activités les plus quotidiennes. On le comprend lorsque l’on réfléchit aux conséquences des exigences des consommateurs sur les intérêts des travailleurs. Un éclairage historico-économique aide à voir en quel sens cette situation relève d’une construction politique.

Combattons les ravages de la libéralisation : libéralisons davantage !

La mondialisation, qui n’est rien d’autre que l’extension de la concurrence au plan mondial, fut notamment justifiée par la satisfaction des demandes du consommateur (baisse des prix, diversification). Constatant ses ravages (croissance des inégalités, baisse des pouvoirs d’achat, « crise » de l’État-providence), ses thuriféraires, loin d’incriminer la concurrence, en inférèrent l’idée d’une trop grande timidité dans l’application du programme : le problème n’est pas qu’il y a trop de concurrence, mais qu’il n’y en a pas assez.

L’espoir soulevé par la libre concurrence est tel que les néolibéraux pensent même, en l’introduisant dans les services publics (sous le nom de « libre choix » de l’usager-client), résoudre des problèmes sur lesquels achoppait l’État social traditionnel :

Le choix est un principe majeur de notre programme. Il en faut beaucoup plus, pas seulement entre prestataires de services publics, mais à l’intérieur de chaque service. Là où il est possible, le choix améliore la qualité du service rendu aux plus pauvres et aide à lutter contre les inégalités, en même temps qu’il renforce l’attachement des classes moyennes à un service collectif. Dans le domaine de l’éducation, cela signifie le choix entre plusieurs écoles, afin que les parents puissent choisir plus souvent un établissement qui réponde pleinement aux besoins de leurs enfants.1

Il faut bien avouer que la demande est colossale : les citoyens languissent de pouvoir choisir les services de police qu’ils appelleront pour poursuivre les délinquants, et ces derniers attendent avec impatience la possibilité de choisir le tribunal par lequel ils seront jugés.

L’« Union » européenne comme déploiement du programme néolibéral

Mais en matière de concurrence intellectuelle, l’Europe a de quoi faire pièce au génie anglo-saxon :

La construction européenne a porté cette stratégie à son plus haut point de perfection en réalisant l’éviction quasi complète du droit social par le droit de la concurrence, conçu et affirmé comme le plus grand service susceptible d’être rendu aux individus, en fait comme la seule façon de servir véritablement leur bien-être – mais sous leur identité sociale de consommateurs seulement.2

Lordon ajoute en note à ce passage :

Contrairement au contresens commun d’une lecture française qui projette indûment ses propres référents, l’« économie sociale de marché », qui, de création allemande, donne son corps de doctrine à la construction européenne, ne se définit nullement par une visée de développement des appareils de protection sociale mais bien plutôt par l’amélioration du bien-être des consommateurs via l’intensification de la concurrence : « cette orientation sur la consommation équivaut en fait à une prestation sociale de l’économie de marché » écrit Alfred Müller-Armack, conseiller de Ludwig Erhard et penseur de l’ordolibéralisme (dont l’Union Européenne a fait son corpus intellectuel) (…)3

De leur côté, Dardot et Laval, commentant la même citation, précisent que :

A. Müller-Armack, le propagateur de l’expression « économie sociale de marché », expliquait ainsi que l’économie de marché était dite « sociale » parce qu’elle obéissait aux choix des consommateurs, parce qu’elle réalisait une démocratie de consommation par la concurrence en faisant pression sur les entreprises et les salariés pour améliorer la productivité (…). Dans sa signification ordolibérale, l’« économie sociale de marché » est une expression directement opposée à celle d’État-providence ou d’État social.4

Il est vrai que la construction européenne peut être interprétée comme l’anticipation et l’intensification régionales des politiques économiques amenées à se développer à l’échelle planétaire sous le terme générique de « mondialisation ».

Anticipation, car les principes néolibéraux de construction juridique des marchés et d’organisation étatique de la concurrence trouvent une traduction positive dans les textes mettant en place le marché commun avant que ces mêmes principes n’orientent les politiques anglo-saxonnes. De ce point de vue, nous pouvons nous prévaloir d’avoir précédé les américains encore englués dans les archaïsmes du keynésianisme.
Intensification, tant sont grandes l’insistance sur le principe de libre concurrence (en atteste la répétition ad nauseam de la formule « concurrence libre et non faussée » dans les textes européens) et la volonté méticuleuse et monomaniaque de s’attaquer à tout ce qui lui fait obstacle.

L’empressement néolibéral à (dé)réglementer pour faire advenir de la concurrence là où il n’y en avait pas prit dans les années 60 en Europe la forme de la construction d’un vaste marché commun, par la liquidation du protectionnisme commercial.

On ne s’étonnera pas de retrouver dans la bouche du Premier ministre Pompidou, en 1967, l’argument imparable de la flatterie consumériste destiné à vendre le marché commun européen à l’opinion publique5 :

On perçoit le mécanisme de séduction d’un tel discours : ça marche parce Pompidou s’adresse au consommateur qui est en nous, on sent qu’un pouvoir va nous être donné, que l’économie de marché va être une véritable démocratie des consommateurs. Car en première approche on serait bien en peine d’y voir une attaque en règle contre les salaires ou le système social, puisque la menace porte sur les entrepreneurs. Mais le patron ne va pas assumer ce risque : il va l’« externaliser » vers le salarié (précarité, flexibilité, baisse du salaire).

L’on mesure aussi combien les gens se sont fait rouler dans la farine : on leur a vendu une baisse des prix, ils ont récolté chômage et précarité. C’est que, concentré sur son intérêt de consommateur, on ne voit pas que le « risque permanent » que la concurrence fera peser sur l’entrepreneur sera très vite redirigé vers les salariés. En contexte d’intensification des pratiques concurrentielles, le salarié est la variable d’ajustement du capital pour maintenir ses marges6.

Pompidou annonce un bénéfice pour l’individu, mais seulement en tant que consommateur. La suite, ce sera la mise en concurrence internationale des entreprises, des travailleurs, des systèmes sociaux et des fiscalités redistributives. Et là, plus d’opération de séduction du consommateur pour qu’il adhère à la mondialisation heureuse : ce ne sera que mépris envers les inadaptés aux réalités-d’un-monde-moderne-en-pleine-mutation-exigeant-les-courageuses-réformes-nécessaires.

Les origines de la crise dans le surendettement généralisé

Au tournant des années 70-80 vont se télescoper deux logiques : le logiciel mental hérité des Trente Glorieuses fondant la croissance sur la consommation et le tournant néolibéral de « modération salariale ». Le tiraillement psycho-économique de notre Janus se double au plan macroéconomique d’une équation insoluble : exiger d’un salariat de moins en moins bien payé qu’il augmente ou maintienne son niveau de consommation (gagner moins pour dépenser plus). Et au lieu de réclamer l’augmentation des salaires et en général une meilleure répartition des richesses, nous voilà exerçant nos « droits de consommateurs » pour faire descendre les prix ; on déserte les syndicats et l’on se presse dans les associations de « consom’acteurs ».

Mais dès lors que l’on ne stimule plus la demande par des augmentations de revenu, il faut offrir à la consommation quelques béquilles. En l’espèce elles se nomment endettement des ménages et crédits à la consommation. Les politiques économiques (notamment des États-Unis) encouragèrent massivement l’endettement des ménages pour tirer la croissance par une consommation que leurs revenus ne suffisaient plus à couvrir.

Parallèlement furent autorisées et favorisées toutes les innovations financières nées des cerveaux brillants des chercheurs en économie ou en mathématiques financières et des employés des établissements financiers (ces personnes étant souvent les mêmes).

Ainsi on invente quantité de moyens pour continuer à faire consommer les pauvres, en les mettant sous perfusion. Mais les crédits hypothécaires destinés aux subprimes furent l’innovation de trop. On connaît la suite…

1Anthony Blair, « Comment réformer les services publics ? » (2003), article cité par Dardot et Laval, La nouvelle raison du monde, p. 385
2Frédéric Lordon, Capitalisme, Désir et servitude, p. 51
3Ibid., p. 208, n. 31
4La nouvelle raison du monde, pp. 206-207
5L’extrait ouvre le documentaire de Pierre Carles, Volem rien foutre al païs (2007). Est omis le passage en italique : « (…) le client français était traité comme un client qui était obligé de payer ce qu’on lui donnait au prix qu’on demandait. Et puis tout à coup, on va se trouver dans ce qu’on nous a demandé, c’est-à-dire la liberté de concurrence, et la liberté de concurrence cela veut dire que ceux qui produisent le mieux et le meilleur marché gagnent. Et, à ce moment-là, bon nombre de nos industriels et de nos commerçants commencent à prendre peur. Mais c’est eux qui l’ont souhaité, ce Marché commun, qui l’ont réclamé. Et d’ailleurs, ils ont eu raison. Seulement, il faut en prendre les risques, il faut dire qu’à partir de ce moment-là, il n’y a plus de repos. Vous me parliez tout à l’heure de crainte, eh bien, je vous dirais ceci : nous vivrons, et l’économie française, et les industriels, et les commerçants français, doivent vivre désormais dans la préoccupation permanente. » (Cité in extenso par Serge Halimi, Le grand bond en arrière, p. 359).
6Problème dont l’interprétation erronée de l’expression « économie sociale de marché » (truffant les discours du PS français) prétend être la solution : l’État est là pour assurer la réparation sociale de ce que le marché détruit. Le marché est un fait et il est un bien, mais engendre quelques petits maux qu’il faut soulager. L’ « économie sociale de marché » à la française, c’est donc la serpillière passée sur les ratés de l’ « économie sociale de marché » à l’allemande.
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1 commentaire

Classé dans Analyses

Une réponse à “Un Janus contemporain (2)

  1. karmai

    Une réponse potentielle à cette paupérisation des masses en conséquence de l’opulence du consommateur solvable, le revenu de base :

    http://jardinons.wordpress.com/2012/05/14/le-revenu-de-base-lidee-clef-pour-un-xxi-siecle-optimiste-et-creatif/

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