Un Janus contemporain (1)

L’individu contemporain a développé une étonnante propension à se nuire à lui-même par ses activités les plus quotidiennes. On le comprend lorsque l’on réfléchit aux conséquences des exigences des consommateurs sur les intérêts des travailleurs. Un éclairage historico-économique aide à voir en quel sens cette situation relève d’une construction politique.

Elles ont vraiment la cote, les assoc’ de consommateurs : des journaux, des rubriques dans des émissions radio et télé, voire des émissions entières consacrées à la « conso », où leurs représentants interviennent en experts et défenseurs de nos droits et intérêts. Nous sommes ravis de leur confier nos intérêts. Elles sont utiles : testent pour nous aspirateurs et écrans plats, classent papiers toilette et détergents ; pas prise de tête : ça parle à tout le monde ; ça s’occupe de l’intérêt général. Des sortes de syndicats de consommateurs, en somme.

A contrario, les vrais syndicats, ceux qui défendent les travailleurs, ça craint. De toute façon on n’en a plus vraiment besoin : nous avons trouvé des moyens bien plus efficaces de lutter contre le patronat et d’améliorer nos conditions de vie : les assoc’ de consommateurs, au moyen du seul principe directeur du droit de la concurrence et de la consommation.

L’économie de marché comme projet politique propose même de remplacer le citoyen par le consommateur, de substituer la concurrence à la démocratie. Le citoyen-consommateur, voilà la pièce maîtresse du nouveau dispositif de contestation politico-économique ; son arme : la liberté de choisir.

Plus de lutte, plus de révolution, plus d’abolition du salariat : le patronat tremble, les yeux rivés à ma main hésitant entre deux pots de yaourt. J’obtiens tout : qualité, quantité, tarifs, gestes commerciaux, cadeaux de fidélisation. Je suis comblé, et fier de mon efficacité.

La libre concurrence caractérisant l’économie de marché n’est pas seulement un moyen d’améliorer à la marge le sort des consommateurs : les auteurs libéraux en font la panacée aux maux socio-économiques. Le projet libéral de cure d’amincissement de l’État trouve ici une justification humaniste : le marché fait ce que l’État-providence n’est pas capable d’accomplir. Mais il y a plus : le mécanisme concurrentiel dote d’un véritable pouvoir celui qui n’a rien. Même le pauvre, en tant que que consommateur, peut faire trembler les plus grands groupes. Nul besoin de multiplier les législations de protection des consommateurs ou les réglementations qui finissent par entraver la concurrence : permettez à un concurrent de s’installer sur le marché, et c’en est fini de la tyrannie qu’exerçait l’unique entreprise de la place sur le consommateur :

Le pire danger pour le consommateur, c’est bien le monopole -qu’il soit privé ou gouvernemental. La protection la plus efficace du consommateur, c’est la libre concurrence à l’intérieur, et le libre-échange partout dans le monde. Ce qui protège le consommateur de l’exploitation du commerçant, c’est l’existence d’un autre commerçant, à qui il peut acheter et qui ne demande qu’à lui vendre. La possibilité de choisir entre plusieurs sources d’approvisionnement défend le consommateur de façon beaucoup plus efficace que tous les Ralph Nader du monde.1

On observera que, loin de classer les défenseurs des consommateurs parmi les alliés objectifs des capitalistes (comme nous l’avons fait au début de notre propos), l’une des figures emblématiques de ces organisations est plutôt considérée ici comme l’idiot utile d’un État bureaucratique avide de réglementations surchargeant le marché de contraintes juridiques. « L’État n’est pas la solution, il est le problème. » disait Reagan.

Vous êtes-vous déjà demandé comment sont satisfaits les intérêts du consommateur dans une telle perspective ? Vous êtes-vous déjà interrogé sur la manière dont la concurrence que l’on « fait jouer » entre les entreprises permettait d’améliorer la qualité et de faire baisser les prix ?

Vous le savez peut-être, notre régime économique se nomme capitalisme ; dans un tel système un chef d’entreprise ne renoncera qu’en toute dernière instance à son profit (c’est sa raison de vivre), et les investissements demeurent nécessaires pour faire tourner la boîte. Alors où se trouve la variable d’ajustement ? Sur quoi va-t-il rogner pour faire face aux progrès de la concurrence ?
(Indice : il y a quelques pages de Marx sur le sujet…)
Celui qui paye les efforts de son entreprise pour faire face à la concurrence ou aux exigences du consommateur, c’est le travailleur2.

En exigeant des entreprises qu’elles améliorent la qualité des produits et qu’elles baissent leurs prix, on augmente la pression sur leurs employés afin qu’ils produisent mieux et plus. Cela signifie des salaires qui baissent, ou une productivité qui augmente sans croissance du salaire, un temps de travail qui augmente, etc.

Consommateurs contre travailleurs, en somme ? Beaufs français contre ch’tit n’indien ou chinois ?

Pas exactement, et c’est là que ça se corse : par une coïncidence inouïe, chaque travailleur se trouve aussi être… un consommateur. Et en général, le consommateur tire de son travail les ressources pour entretenir son vice.

Qu’est-ce à dire ?
Qu’en réclamant des iPods pas chers ou un service plus rapide au fast-food je nuis au travailleur que je suis par ailleurs. Pas directement (sauf si je travaille chez Apple ou McDo), mais je participe au mouvement général d’imposition du dogme libéral de la concurrence – qui se présente sous les termes d’exigence de la clientèle ou de recherche de cette fameuse « compétitivité » qui n’est jamais suffisante – dont le résultat n’est autre que les attaques régulières contre la législation sur le travail, la dégradation des conditions de travail, et la casse de tous les conquis sociaux.

Il n’est que de voir l’habileté (élémentaire) du discours de défense de l’ordre établi à dissocier les figures du consommateur et du salarié pour induire les individus à s’identifier à la première exclusivement, et faire retomber la seconde dans l’ordre des considérations accessoires. Tout est fait pour prendre les agents « par les affects joyeux » de la consommation en justifiant toutes les transformations contemporaines – de l’allongement de la durée du travail (« qui permet aux magasins d’ouvrir le dimanche ») jusqu’au déréglementations concurrentielles (« qui font baisser les prix ») – par adresse au seul consommateur en eux.3

C’est donc bien de cela qu’il s’agit : en croyant améliorer ma condition par la consommation, je me rends malheureux en tant que travailleur. En croyant faire de bonnes affaires, je ne m’aperçois pas que je contribue à faire baisser mes propres revenus. On perçoit vite le cercle vicieux : mon salaire s’effondre, il me faut consommer moins cher ; j’exige en tant que client que les vendeurs baissent leurs prix, ceux-ci s’exécutent mais conservent leur marge en baissant les salaires de leurs employés. C’est du fordisme à l’envers.

Voilà un mécanisme propre à exiger de l’individu contemporain un numéro d’équilibriste : coincé entre les diktats de la pub, ou tout simplement le désir d’un certain confort matériel, et la volonté de conserver un travail décent, suffisamment payé. Si chacun souhaite la réglementation du repos hebdomadaire, dominical de préférence, beaucoup apprécient la possibilité de faire les courses le dimanche. Si beaucoup (de moins en moins ?) considèrent le droit de grève comme une conquête sociale inaliénable, nombreux trouvent tout à fait justifiée l’instauration d’un service minimum chez leur prestataire habituel.

Face à cette scission de l’individu en deux figures économiques, celui-ci choisit presque malgré lui. Le consommateur triomphe du travailleur, et l’individu-consommateur travaille à son propre malheur. C’est que les conséquences de l’exercice d’un tel pouvoir de se nuire à soi-même ne sont jamais immédiates.

Car les médiations qui mènent du travail salarié de chacun à ses objets de consommation sont si étirées et si complexes que tout favorise cette déconnexion, et nul ou presque ne fait le lien entre ce qu’il reçoit comme avantage en tant que consommateur et ce qu’il souffre de sujétions supplémentaires en tant que salarié – et ceci notamment du fait que les objets consommés ont été produits par d’autres, ignorés et trop éloignés pour que leurs sujétions salariales viennent à la conscience du consommateur et puisse faire écho aux siennes propres.4

Si le Janus des Anciens, dieu des portes, des choix et des commencements passait pour un modèle de prudence et d’attention (puisqu’en mesure d’observer le passé et l’avenir simultanément), le nôtre semble incapable de voir la tension qui anime ses intérêts, et cède aux sirènes du court terme.

1Milton Friedman, La liberté du choix, cité par Pierre Dardot et Christian Laval dans La nouvelle raison du monde, p. 384
2Il resterait à déterminer jusqu’à quel point les figures du « client » ou de la « concurrence » servent de prétexte au pressurage des employés en relevant le niveau de productivité exigé au nom de fétiches abstraits, tout en déplaçant la source des ordres de l’intérieur de l’entreprise (la hiérarchie) vers un extérieur (le capricieux « client-roi ») que l’on ne saurait affronter, selon un procédé de naturalisation des contraintes dans lequel le nouveau management excelle.
3Frédéric Lordon, Capitalisme, Désir et servitude, p. 50
4Frédéric Lordon, Capitalisme, Désir et servitude, p. 51
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